SOMBRA, PAULA. Un parcours collectif autour du militantisme politique en Argentine 

SOMBRA, PAULA. Un parcours collectif autour du militantisme politique en Argentine 

(Parte 1 de 8)

29/03/2016Un parcours collectif autour du militantisme politique en Argentine : de la mémoire des « combattants révolutionnaires » aux discours sur la victimi...

Conserveries mémorielles Revue transdisciplinaire de jeunes chercheurs

# 15 | 2014 : Les courbes du temps: trajectoire, histoire et mémoire De l'individuel au collectif : usages de la trajectoire dans la construction mémorielle

Un parcours collectif autour du militantisme politique en

Argentine : de la mémoire des

« combattants révolutionnaires » aux discours sur la victimisation

A collective journey around political activism in Argentina: the memory of "revolutionary fighters" discourses on victimization

Résumés

Français English Les Forces Armées Péronistes (FAP) furent une organisation politico militaire d’origine péroniste, créée dans la province de Buenos Aires (Argentine) en 1967. Malgré la notoriété qu’a connue le débat sur le thème de la mémoire dans l’espace public argentin, les FAP ont toujours gardé le silence, alors que ses membres, dans leur quasi totalité, poursuivent actuellement leur engagement politique, et témoignent souvent d’une faible prise de distance avec leur passé. Comment appréhender et aborder l’expérience des FAP et comprendre la mémoire du militantisme des années 60 70 dans l’actualité ?

Cet article se propose ainsi de revenir sur deux aspects spécifiques qui sous tendent le travail d’élaboration de la mémoire du militantisme sur le passé récent argentin. Le

29/03/2016Un parcours collectif autour du militantisme politique en Argentine : de la mémoire des « combattants révolutionnaires » aux discours sur la victimi...

premier est le processus des expériences de continuité politique; quant au second, il s’inscrit dans la réflexion sur les politiques du pardon et le processus de reconstruction mémorielle (mais aussi nationale) des sociétés ayant souffert de traumatismes importants.

L’analyse de ces deux processus implique de prêter une attention toute particulière —à travers un parcours particulier—, à tout un ensemble de formulations idéologiques, de pratiques et de valeurs collectives qui structurent les FAP et qui, au fil des ans, ont peu à peu délimité les frontières d’une expérience et conféré un sens aux actes, de façon à assurer la pérennité de l’engagement politique. Ce découpage se fonde sur la certitude que les clefs interprétatives pour la compréhension de l’expérience des combattants révolutionnaires dans l’actualité sont à trouver dans les discours de la victimisation.

The Armed Forces Peronists (FAP) were originally a Peronist political military organization established in the province of Buenos Aires (Argentina) in 1967. Despite known debate on the theme of memory in the Argentine public space, the FAP have always remained silent while its members – almost all of them currently pursuing their political commitment – often show few distance with their past as activists. How to understand and address the experience of ex FAP members? How can we understand activism memory?

This article examines two specific aspects underlying the development work of the memory of the recent past activism in Argentine. The first is the continuity of political experiences troughout time while the second engages the policies of forgiveness and the process of personal (and national) memorial reconstruction in countries that have suffered major collective traumas.

This paper pays particular attention to a variety of ideological formulations, practices and collective values that structure the FAP and, over the years, have progressively defined the boundaries of a given experience and meaning to actions, so as to ensure the sustainability of political commitment. The analysis is founded on the certainty that interpretative keys to understand the experience of revolutionary fighters are to be found in the discourse of victimization.

Entrées d’index

Mots clés :mémoire, militantisme politique, lutte armée, présent, victimisation Keywords :memory, political activism, armed struggle, present, victimization Géographie : Argentine Index chronologique :Années 1960

Texte intégral

Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Marcel Proust, « Combray », Dû côté de chez Swann

Les Forces Armées Péronistes (las Fuerzas Armadas Peronistas, FAP) furent une organisation politico militaire d’origine péroniste, créée dans la province de Buenos Aires (Argentine) en 1967 (même si sa première apparition publique ne date que de l’année suivante). Sous l’influence des préceptes de Che Guevara —et parce qu’ils identifièrent le péronisme à un mouvement de libération nationale sur le principe de « la lutte armée comme seule forme de lutte » (« Destacamento guerrillero 17 de octubre », 1969, dans Duhalde et Pérez 2003 [2001], 115)—, ils essayèrent, initialement, de créer un foyer insurrectionnel et d’amorcer la lutte armée avec pour objectif, à terme, de livrer une Guerre Totale, autrement dit une guerre populaire et durable pour permettre le retour de Perón au pouvoir et

29/03/2016Un parcours collectif autour du militantisme politique en Argentine : de la mémoire des « combattants révolutionnaires » aux discours sur la victimi...

« Solidarité avec tous les prisonniers de Taco Ralo. Communiqué de diverses organisations péronistes 1968 : les compagnons emprisonnés sont des péronistes et non des communistes ou des trotskystes comme veut le faire croire le gouvernement militaire. Les peuples sont les seuls à avoir le droit de recourir à la violence. » (Con Todo, décembre 1968).

l’établissement définitif d’une Nouvelle Argentine, juste, libre et souveraine (Ibid. : 1). Mais ils furent découverts et immédiatement arrêtés avant même d’avoir pu mener à bien leurs actions. Leur mise en détention et la férocité des actes de torture qu’ils eurent à endurer eurent pour effet de susciter une mobilisation au sein des groupes dont l’organisation était jusqu’alors balbutiante. Aussi pouvait on lire dans le communiqué :

Ce fut à partir de 1969, précisément, que commencèrent à se dérouler les premières opérations armées (menées par une partie du groupe qui avait échappé aux arrestations) et que commencèrent à être rédigés, depuis la prison, les premiers documents qui eurent valeur de manifeste1 . C’était alors la seule organisation préparée pour la lutte armée. Dans le courant de l’année 1970, le nombre des opérations fut en augmentation et on assista à l’émergence de groupes des FAP en divers endroits du pays (surtout dans la province de Córdoba, de Mendoza de Santa Fe et de Tucumán). En 1971, dans la province de Córdoba, surgit un péronisme ouvrier et militant, connu sous le nom de « Péronisme de Base » (« Peronismo de Base », PB), lequel, quoique faisant partie des FAP, possédait son propre fonctionnement. Le fait est que beaucoup de militants des FAP (cadres et membres de la direction) réalisèrent des tâches dans les quartiers et les usines sous l’étiquette du PB. Précisons que tous ceux qui appartenaient au PB n’étaient pas systématiquement membres des FAP. Pour nombre d’entre eux, ils travaillaient au niveau de la base, dans les usines et les quartiers, avec pour objectif ultime d’éveiller les consciences par leurs œuvres et l’aide qu’ils apportaient dans ces lieux.

Les dernières opérations —sporadiques— menées par l’une des branches des

FAP (« Comando Nacional ») eurent lieu en 1979, au moment où une partie des dirigeants de l’organisation furent arrêtés, avant d’être portés disparus. En dépit des multiples emprisonnements, des assassinats, des disparitions et de l’exil (exil intérieur ou à l’étranger) de nombre de ses militants, le groupe des FAP survécut, et est toujours présent dans l’actualité.

Malgré la notoriété qu’a connue le débat sur le thème de la mémoire dans l’espace public argentin, les FAP ont toujours gardé le silence, alors que ses membres, dans leur quasi totalité, poursuivent actuellement leur engagement politique. Comment appréhender et aborder la mémoire des FAP et aborder cette expérience pour comprendre la mémoire du militantisme des années 60 70 dans l’actualité ?

D’une part, on peut dire que proposer une réflexion « au présent » sur le militantisme des années 1960 et 1970 en Argentine implique de donner un sens à la mémoire collective, à l’histoire du passé proche et aux conditions sociopolitiques actuelles. Créer ce sens dépend fortement des conjonctures politiques et culturelles du moment, du degré de conscience de la société civile et de la volonté publique et nationale de « se souvenir », du regard analytique des spécialistes, ou encore de la possibilité d’accéder (par le biais de témoignages oraux et écrits) aux sources du passé politique argentin. Or, les perspectives pour écrire l’histoire de ce passé s’imposent de manière périodique dans le débat public ainsi que dans la vie intellectuelle, rendant compte d’un véritable impératif social de devoir de mémoire, de « vérité et justice », et ce, précisément, parce que la cause de la défense des droits de l’Homme constitue aujourd’hui un sujet central par rapport à cette période de l’histoire argentine. Dans cette perspective, les

29/03/2016Un parcours collectif autour du militantisme politique en Argentine : de la mémoire des « combattants révolutionnaires » aux discours sur la victimi...

thématiques sur la mémoire et le militantisme sont indissociables de l’irruption d’un discours qui les porte et leur confère du sens : celui de la victimisation.

D’autre part, dans les processus de formation du souvenir et de l’oubli, les études menées sur les FAP et leur groupe non armé (le « Péronisme de Base »), répondent en grande partie à la récupération critique de la dimension politique des années 1960 70. En grande partie, disons nous, car bien que les travaux sur cette organisation soient loin d’être légion dans les études portant sur les mouvements de guérillas en Argentine, ils ont surgi, cependant, à partir de la seconde partie des années 19902 . Par ailleurs, et conséquemment à cette faible fréquence de travaux, une véritable discrétion s’est instaurée au sein des FAP elles mêmes à l’égard de leur histoire, et ceci en dépit du fait qu’elle fut la première organisation armée d’origine péroniste, et que leur expérience fut fondamentale dans l’émergence des méthodes d’insurrection en Argentine.

Il n’est guère aisé, avec des personnes fréquemment réticentes à raconter –et à porter un regard critique sur– une époque dominée par les combats et l’omniprésence de la mort, de s’intéresser à la récupération des diverses narrations des expériences politiques par lesquelles s’élabore le souvenir du passé du militantisme des années 1960 70 (évocation des méthodes d’insurrection, évocation de la Révolution et des idéaux de changements pour l’avènement d’une société plus juste). Cela ne veut pas dire que ces militants qui ont appartenu aux FAP ne s’expriment pas du tout : au contraire, nous aurons l’occasion de voir qu’ils s’expriment à travers des paroles et des actes, qui témoignent d’une faible prise de distance avec leur passé.

En dépit de la maigre répercussion de travaux portant sur cette organisation, et malgré la mise à l’écart des militants (une mise à l’écart pour laquelle ils ont volontairement opté), nous considérons fondamental de s’intéresser au parcours de cette organisation, non seulement en raison de l’importance qu’elle a eue dans l’histoire des actions armées en Argentine, mais encore et surtout car cela permettrait de montrer comment les anciens militants des FAP recourent à certaines pratiques et à certains discours pour mener à bien leurs luttes politiques dans l’actualité.

Notre article se propose ainsi de revenir sur deux aspects spécifiques qui sous tendent le travail d’élaboration de la mémoire du militantisme sur le passé récent argentin. Le premier, c’est le processus des expériences de continuité politique; quant au second, il s’inscrit dans la réflexion sur les politiques du pardon et le processus de reconstruction mémorielle (mais aussi nationale) des sociétés ayant souffert des traumatismes importants3 .

L’analyse de ces deux processus implique de prêter une attention toute particulière aux images, aux idées et aux discours militants qui, dans l’actualité, organisent et structurent une représentation générale sur l’activisme politique de ces années là. Ceci permet de définir, à travers un parcours particulier, tout un ensemble de formulations idéologiques, de pratiques et de valeurs collectives qui structurent les FAP et qui, au fil des ans, ont peu à peu délimité les frontières d’une expérience, et conféré un sens aux actes, de façon à assurer la pérennité de l’engagement politique. Il s’agit, en définitive, d’une reconstruction actuelle de la logique militante. Ce découpage se fonde sur la certitude que les clefs interprétatives pour la compréhension de l’expérience des combattants révolutionnaires dans l’actualité, sont à trouver, fondamentalement, dans les discours de la victimisation.

L’expérience — vécue et présente — de cette organisation nous est accessible à travers des récits et des pratiques qui s’élaborent dans l’actualité, et par lesquels les militants trouvent une continuité avec leur passé de militantisme (d’où le fait de convoquer la notion de parcours comme approche transversale). Le décloisonnement des spécialités de la sociologie permet ainsi de diversifier les

29/03/2016Un parcours collectif autour du militantisme politique en Argentine : de la mémoire des « combattants révolutionnaires » aux discours sur la victimi...

Les mémoires du militantisme et les représentations de chaque présent : un parcours par la scène politique et culturelle argentine entrées, les approches, de déplacer le regard pour se décentrer de certaines catégories, et concevoir les données biographiquesde manière différente4 .

Quatre interrogations structurent notre argumentation : comment faire émerger la mémoire d’une époque caractérisée par l’entreprise collective de jeunes idéalistes qui luttaient pour changer le monde, lorsque toutes ces expériences ont, depuis, été marquées et traversées par le terrorisme d’État et le souvenir de ces milliers d’assassinats ? Dans quelle mesure cette catégorie de victime devient la figure politique actuelle qui réorganise la représentation de l’expérience du militantisme d’autrefois ? L’émergence de la victimisation constitue t elle un progrès dans la reconstruction de l’histoire récente ? Quel pourrait être l'apport du parcours de vie lié au militantisme à la connaissance sociologique pour une histoire récente ? Toutes ces questions —si elles ne permettent peut être pas de conclure sur les raisons précises de l’essor mémoriel sur le militantisme analysé à travers la figure de la victime—, contribuent toutefois à éclairer d’un jour nouveau la tâche ô combien complexe que suppose d’étudier la mémoire d’un passé récent et traumatique en Argentine. Nous consacrerons les pages suivantes à tenter d’élucider quelques unes de ces questions.

(Parte 1 de 8)

Comentários