substituir pelo Memoire collective e me?moire individuelle

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1 La métamémoire ou la mise en récit du travail de mémoire Joël CANDAU (Professeur d’anthropologie, candau@unice.fr Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie « Mémoire, Identité et Cognition Sociale » (LASMIC, E.A. 3179) Université de Nice-Sophia Antipolis La mémoire peut être définie comme l’ensemble des traces discontinues du passé (lointain ou récent) que nous mobilisons et reconfigurons au présent pour nous projeter vers un futur (immédiat ou éloigné), notamment par le biais de l’imagination1. Parce que toute trace implique la perte – elle est incomplétude en regard de ce qui a fait trace2 – la mémoire est toujours faite de souvenirs et d’oublis. Bien que l’étude des formes3 partagées de l’oubli soit négligée4, on peut attester plus facilement l’existence de celles-ci que le partage effectif des représentations du passé, l’ontologie profonde d’un phénomène absent étant précisément son absence, alors que celle d’un phénomène présent est moins sa présence que la manière dont il est présentifié. Pour cette raison, il est beaucoup moins hasardeux d’affirmer que des individus ont en commun l’oubli d’un événement – il suffit, pour cela, de constater la vacuité ou, plus exactement, le silence5 de leur mémoire en regard de l’événement considéré – que de supposer qu’ils en partagent le souvenir. Dans ce dernier cas, en effet, la référence partagée à un même souvenir ne garantit aucunement l’identité du contenu mémoriel. Par conséquent, la notion de mémoire partagée ne va pas de soi. Si les données sur les mémoires individuelles peuvent être rassemblées avec une facilité relative (le chercheur peut par exemple enregistrer par écrit ou sur un support magnétique la manière dont un individu essaie de verbaliser la sienne, avec toutes les limites de l’exercice), l’hypothèse d’une mémoire partagée est une inférence exprimée par le biais de métaphores (mémoire collective, sociale, familiale, nationale, historique, professionnelle, etc.) qui peuvent tout aussi bien rendre compte d’un partage mémoriel réel qu’être purement rhétoriques, sans aucun fondement empirique. Bref, toute la difficulté est de montrer comment des souvenirs peuvent devenir communs pour tout ou partie des membres d’un groupe. Je vais argumenter à partir de la situation la plus simple que l’on puisse imaginer : le partage du souvenir d’une expérience olfactive par deux individus, en l’occurrence par un de mes informateurs et moi-même. On peut estimer que ce cas de figure est bien trop fruste et ne nous aide pas à comprendre la nature des mémoires putativement partagées à une plus grande échelle. À mes yeux, cependant, il serait erroné de sous-estimer l’enjeu scientifique que représente l’attestation d’une intersubjectivité de cette mémoire sensorielle, même limitée à deux personnes. En effet, si nous réussissons à montrer qu’elle peut être partagée alors qu’elle est par définition très intime, l’hypothèse du partage mémoriel dans ses aspects les plus mondains (sociaux, institutionnalisés) gagnera en crédibilité. Un jour, lors d’une de mes enquêtes sur les savoirs et savoir-faire olfactifs, un fossoyeur d’une entreprise niçoise de pompes funèbres m’a dirigé vers les containers dans lesquels lui et 1 Greg Miller, « A Surprising Connection Between Memory and Imagination », Science (315), 2007, p. 312 ; Demis Hassabis, Dharshan Kumaran, Seralynne D. Vann, Eleanor A. Maguire, « Patients with Hippocampal Amnesia Cannot Imagine New Experiences », PNAS 104 (5), 2007, p. 1726-1731 ; Yadin Dudai et Mary Carruthers, « The Janus Face of Mnemosyne », Nature (434), 2005, p. 567. 2 Joël Candau, « Traces et mémoire », Le monde alpin et rhodanien (1998/1), p. 7-10 ; id., « Traces singulières, traces partagées ? », Socio-anthropologie (12), 2002, p. 59-73. 3 Paul Connerton, « Seven types of forgetting », Memory Studies 1 (1), 2008, p. 59-71. 4 Jesús M. de Miguel, « La memoria perdida », Revista de antropología social, 13, 2004, p. 9-35. 5 Jorge Mendoza Garcia, « Exordio a la memoria colectiva y el olvido social », Athenea Digital (8), 2005, p. 1-26.

2 ses collègues jettaient tous les restes non-humains récupérés après une réduction de corps : vêtements en lambeaux, planches de bois vermoulu des cercueils, linceul, etc. Il a soulevé le couvercle du container, en a flairé rapidement l’intérieur et m’a dit : « Sentez ! » J’ai obtempéré. À ce moment-là, j’ai partagé avec lui – ou j’ai cru partager : je reviendrai sur ce point – une expérience sensorielle6 qui devait me permettre de constituer un souvenir olfactif identique au sien : comme lui, après avoir senti ces restes, j’étais supposé pouvoir reconnaître la même odeur lorsque l’occasion s’en présenterait. On peut tenter d’expliquer ce partage d’une expérience et d’un souvenir olfactifs, ou cette croyance dans le partage : i) en prenant très au sérieux les quelques secondes où une expérience réellement partagée du monde sensible semble se nouer entre l’anthropologue et son informateur ; i) en essayant de répondre aux deux questions suivantes : quelle est la nature de ce partage et à quelles conditions est-il possible ? Pour répondre à ces questions, j’ai imaginé ou agencé un certain nombre d’outils conceptuels. Je ne prétends pas réussir ainsi à surmonter toutes les difficultés liées à l’hypothèse de l’intersubjectivité mémorielle. Mon objectif est bien plus modeste : il s’agit tout simplement d’affronter ces difficultés et de ne pas faire comme si elles n’existaient pas. Dans la première partie de ce texte, j’examinerai la question de la nature du partage, en insistant sur ses dimensions mémorielle, protomémorielle et métamémorielle. Dans la seconde partie, bien plus courte que la première, j’évoquerai une des conditions du partage à mes yeux essentielle : l’existence de ce que j’appelle des sociotransmetteurs. La plupart du temps, mon propos reste centré sur ce moment singulier où le fossoyeur m’a dit : « Sentez ! » La nature du partage mémoriel Quelques mots, tout d’abord, sur le modèle relativement consensuel de la mémoire olfactive : après s’être déposé sur l’épithélium olfactif, dans la partie supérieure de nos fosses nasales, le stimulus (un ensemble de molécules odorantes) est traité par le cerveau d’un individu en même temps que les informations contextuelles, aussi bien purement sensorielles qu’émotionnelles (syndrome de Proust7). Le traitement de ce stimulus (reconnaissance, dénomination8, catégorisation, etc.) se fait à l’aide d’informations déjà mémorisées, anciennes traces olfactives qui sont étroitement liées à l’environnement culturel (influences de la socialisation, des expériences et apprentissages olfactifs et gustatifs, des habitudes alimentaires, des pratiques cosmétiques, etc.). Au terme de ce traitement, le stimulus est encodé dans la mémoire à long terme sous forme d’une nouvelle trace olfactive. En quoi consiste cette trace ? Très grossièrement, on peut la décrire comme la connexion renforcée entre une population de neurones, ce qu’autorise la plasticité synaptique : les bases moléculaires de ce processus d’augmentation (ou éventuellement d’affaissement) de l’efficacité synaptique sont aujourd’hui bien connues9. Cette trace a pour particularité d’être tenace10. La question qui se pose alors est la suivante : comment passer de cette trace irréductiblement singulière, propre à un individu, à l’hypothèse d’un partage possible d’une 6 Joël Candau, Mémoire et Expériences olfactives. Anthropologie d’un savoir-faire sensoriel, Paris, PUF, 2000. 7 Simon Chu et John Joseph Downes, « Long Live Proust: The Odour-Cued Autobiographical Memory Bump », Cognition (75), 2000, p. B41-B50. 8 J. Candau, « El lenguaje natural de los olores y la hipótesis Sapir-Whorf », Revista de antropología social (12), 2003, p. 243-259. 9 La potentialisation (augmentation de l’efficacité synaptique) et la dépression (affaissement) à long terme dépendent de l’activation des récepteurs de la molécule NMDA : voir, parmi une littérature abondante, Alain Berthoz, La Décision, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 254. 10 J. Candau, « De la ténacité des souvenirs olfactifs », La Recherche (344), 2001, p. 58-62.

3 expérience olfactive ? Comment se construit (éventuellement) une mémoire olfactive partagée ? Une première observation, très banale : je ne peux présumer le partage d’un souvenir olfactif que si je suis capable de sentir les molécules odorantes qui vont provoquer l’odeur1. Dans la même situation que moi, un anthropologue anosmique n’aurait eu aucune chance de partager cette expérience avec le fossoyeur et de s’en souvenir. Par ailleurs, il faut faire l’hypothèse que le fossoyeur et moi-même avons grosso modo, comme tous les êtres humains12, le même équipement physiologique qui nous permettra de percevoir à peu près de la même façon les stimuli olfactifs. Cette hypothèse, je la fais mienne, mais presque à contrecœur, car plusieurs arguments m’incitent à la nuancer fortement. En premier lieu, face au container, nous sommes deux individus uniques, du fait de l’unicité génétique et épigénétique de chaque esprit-cerveau13. Rien ne permet d’affirmer, pour cette raison, que les scènes mentales que nous construisons face au même événement – l’ouverture du container et la libération de molécules odorantes – sont parfaitement superposables. À cela s’ajoute – ou plutôt : avec cela se combine – une difficulté intrinsèque au registre des sensations. C’est un vieux topos philosophique, mais le partage de celles-ci s’avère très incertain puisqu’il s’agit en définitive de partager des qualia14, réputées pour une large part comme « incommunicables », et qui sont les qualités subjectives de la sensation définies comme l’expérience phénoménale de la chose – par exemple, du stimulus olfactif – ou encore, selon la formule consacrée par Thomas Nagel, comme « l’effet que cela fait15 ». On a donc de bonnes raison de penser que l’expérience olfactive du fossoyeur et la mienne restent, par maints aspects, irréductibles l’une à l’autre. Si je poursuis l’interprétation de la petite scène ethnographique qui sert de prétexte à cet article, il est probable que mes dispositions mémorielles dans le domaine de l’olfaction – comme, sans doute, dans la totalité des autres expériences mondaines – sont très différentes de celles du fossoyeur. Elles le sont, assurément, d’un point de vue biographique : depuis sa toute petite enfance, le « vécu » olfactif de mon informateur est d’une autre nature que le mien, ne serait-ce que parce que nous n’avons pas grandi dans le même environnement, la même maison, la même famille, la même école, etc. Chacun à leur façon, ces « vécus » (ces socialisations) divers colorent nos expériences olfactives respectives. Mes dispositions mémorielles sont encore éloignées d’un point de vue professionnel : dans ce registre particulier des odeurs de la mort et des morts, je suis très loin d’avoir l’expérience olfactive de mon informateur. Cette expérience lui a permis, par exemple, de 1 Dans le langage naturel, l’odeur, qui est la représentation cognitive de l’odorant, est la plupart du temps confondue avec l’odorant lui-même, ce dernier n’étant par ailleurs jamais vraiment dissocié cognitivement de la source odorante. 12 Gordon M. Schepherd « The Human Sense of Smell: Are We Better Than We Think? », PLoS Biology 2 (5), 2004, p. 572-575. 13 « Every brain constructs the world in a slightly different way from any other because every brain is different » : Rita Carter, Mapping the Mind, Londres, Phoenix, 2000, p. 175-176. 14 Searle juge le terme qualia impropre parce que, dit-il, il n’y a pas un aspect qualitatif de la conscience et toute la conscience est quale (les états mentaux sont tous subjectifs) : « Deux biologistes et un physicien en quête de l’âme », La Recherche (287), 1996, p. 7. Néanmoins, pour des raisons que je ne peux développer ici, je crois que l’événement subjectif qu’est une odeur est une quale d’un type particulier, une « superquale » si j’ose dire, en ce sens qu’elle renvoie à une chose du monde non « intersubjectivement observable » (Willard Van Orman Quine, Le Mot et la Chose, trad. de l’anglais par Joseph Dopp et Paul Gochet, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 197, p. 324) et, plus précisément, à une chose intangible. 15 Thomas Nagel, « What is it Like to Be a Bat? », The Philosophical Review 133 (4), 1974, p. 435-50.

4 comparer les sensations nées de l’ouverture du container avec le souvenir des sensations antérieures, ressenties dans le cadre de son métier. Il y a là une culture olfactive16 propre à un métier qui m’est complètement étrangère. Au-delà de cette compétence professionnelle, presque technique, il existe une différence majeure entre lui et moi. Si la découverte de cet univers olfactif lié à la mort et, concrètement, aux cadavres peut être un choc pour l’anthropologue culturel que je suis, ce choc n’est qu’un moment très court de ma vie. Simplement de passage dans ce monde des odeurs de la mort, je n’y suis pas installé comme le sont les fossoyeurs, les morguiers17, les médecins légistes ou les thanatopracteurs. Tous ces professionnels, au quotidien, sont confrontés à des odeurs de personnes décédées, de toutes origines, hommes et femmes, jeunes et vieux, parfois dans un état de décomposition avancée. « On a un vécu d’odeurs », affirme un morguier. Par conséquent, estime un employé des pompes funèbres, « On voit pas les choses pareil ». « À force, on s’habitue », renchérit un thanatopracteur. Cette habituation par imprégnation est si puissante que ces univers olfactifs sévères sont presque banalisés ou, en tout cas, considérés comme « allant de soi », suscitant des réactions, des comportements considérés eux aussi comme « allant de soi ». On est là en présence de ce que j’appelle des comportements protomémoriels. Je précise maintenant cette notion de protomémoire. Dans mes travaux antérieurs18, j’ai proposé d’aborder la question du partage mémoriel en considérant trois dimensions ou trois niveaux de la mémoire : la protomémoire, la mémoire proprement dite ou de haut niveau, qui est la faculté mémorielle la mieux connue et la plus souvent prise en compte dans les enquêtes, et la métamémoire. Sous le terme de protomémoire, je range l’èthos et les multiples apprentissages acquis lors de la socialisation précoce, la mémoire procédurale propre, par exemple, à une profession, la mémoire répétitrice ou mémoire-habitude de Bergson19, les conduites « convenables » mémorisées sans y prendre garde20 ou l’habitus et l’hexis corporelle tels que les définit Bourdieu. Tous renvoient à cette « expérience muette du monde comme allant de soi que procure le sens pratique », ou encore à tout ce qui relève des dispositions incorporées permanentes et qui devient « une connaissance par corps21 ». La protomémoire agit sur le sujet à son insu, sans jamais accéder à sa conscience claire. En résumé, cette protomémoire, faite de « systèmes entiers de connaissances qui se réveillent automatiquement à un moment donné2 », constitue le savoir et l’expérience les plus résistants et les mieux partagés par les membres d’un groupe ou d’une société. À ce titre, elle donne une forte vraisemblance à l’hypothèse d’une mémoire commune. Au sein des professions confrontées quotidiennement aux odeurs de la mort, ces dispositions protomémorielles sont à l’origine d’expériences olfactives singulières qui restent interdites à l’anthropologue de passage. Il y a une mémoire qui se forme et qui est partagée 16 Joël Candau, « The Olfactory Experience: Constants and Cultural Variables », Water, Science & Technology 49 (9), 2004, p. 1-17 17 Ce terme désigne un employé chargé du service de la morgue. 18 J. Candau, Mémoire et Identité, Paris, PUF, 1998, p. 1-14 ; id., Anthropologie de la mémoire, Paris, Armand Colin, 2005, p. 7-78. 19 Henri Bergson, Matière et Mémoire, Paris, PUF, 1939, p. 86-87. 20 Françoise Zonabend, « Les maîtres de parenté. Une femme de mémoire en Basse-Normandie », L’Homme (154-155), 2000, p. 510. 21 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 163. 2 Serge Nicolas, Mémoire et Conscience, Paris, Armand Colin, 2003, p. 5.

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