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Tracés. Revue de Sciences

humaines

#09 (2009) Hors-série 2009. À quoi servent les sciences humaines (I)

Antoine Garapon

Punition, liquidation, prévention : un nouveau rapport à l’histoire ?

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Référence électronique Antoine Garapon, « Punition, liquidation, prévention : un nouveau rapport à l’histoire ? », Tracés. Revue de Sciences humaines [En ligne], #09 | 2009, mis en ligne le 25 novembre 2011, consulté le 09 janvier 2013. URL : http:// traces.revues.org/4330 ; DOI : 10.4000/traces.4330

Éditeur : ENS Éditions http://traces.revues.org http://www.revues.org

Document accessible en ligne sur : http://traces.revues.org/4330 Ce document est le fac-similé de l'édition papier. © ENS Éditions

TRACÉS 2009 / HORS-SÉRIE PAGES 53-60

Punition, liquidation, prévention : un nouveau rapport à l’histoire ?

Quel nouveau rapport à l’histoire transparaît dans l’actuelle vague de « judiciarisation » de la vie collective ? Je le décomposerai en plusieurs points : que l’on prenne les poursuites pénales intentées contre des chefs d’État ou des responsables politiques, ou certaines actions en réparation pour des crimes de masse, voire des phénomènes historiques majeurs comme la colonisation ou l’esclavage, ce nouveau rapport à l’histoire commence chaque fois par une « neutralisation » de l’événement, et se traduit ensuite par une « immobilisation » du temps (un eff acement, ou une conjuration de l’histoire), pour s’achever dans la perspective d’une « régénération » du temps politique.

La neutralisation de l’événement

Comme le précise Gilles Manceron au sujet de la distinction entre l’historien et le juriste, remarquons que la qualifi cation immédiate de l’histoire, son incrimination pénale notamment, « neutralise » l’événement, et ce de plusieurs façons.

Elle le neutralise d’abord par ce qu’on pourrait appeler une « détotalisation » de l’histoire. On entre désormais dans l’histoire par la victime, c’est-à-dire par les yeux des patients de l’histoire et non plus exclusivement à travers ceux des décideurs, des souverains, des généraux. Une telle entrée interdit une « totalisation » de l’histoire. C’est ce que développe Paul Ricœur dans un texte intitulé « Renoncer à Hegel » (Ricœur, 1985), dans lequel il explique qu’à partir du moment où l’on est aff ecté par le sort des victimes, il n’est plus possible de concevoir l’histoire comme un tout ; l’absolu de la fi nitude de la victime fait désormais obstacle à l’absolu hégélien du Progrès. Il n’est donc plus possible de parler de l’histoire avec un H majuscule, comme le faisait une certaine philosophie de l’Histoire.

La qualifi cation judiciaire impose ensuite une sorte de « désingularisation » de l’événement, qui est d’ailleurs la hantise des plaignants qui sentent mieux que quiconque l’ambiguïté de leur demande à la justice. Ils font implicitement le choix d’interpréter l’événement historique par une qualifi cation judiciaire préalable (celle de « crime contre l’humanité » pour désigner l’épuration ethnique ou de « génocide » pour nommer la Shoah), au détriment d’une compréhension historienne des faits qui doit s’eff orcer de chercher la « causalité objective » dudit événement. Plus encore, tenter de comprendre la cause d’un crime revient à être très vite suspecté de vouloir l’excuser. Pensons au débat autour du livre de Nolte paru en Allemagne et à toute la vague d’émotions qu’il a suscitées¹. En fi n de compte, l’accusation morale dispense de rechercher la causalité factuelle, et donc la spécifi cité d’un acte. C’est en ce sens que la qualifi cation judiciaire « désingularise » les événements. Certaines victimes sont gênées par cette désingularisation qui plonge les rescapés de la Shoah dans la même catégorie que les victimes des exactions de l’armée américaine en Irak. Elles ne se sentent donc pas reconnues comme telles. La qualifi cation juridique désingularise l’événement, parce que le droit ne manie que des catégories génériques.

Enfi n, la qualifi cation judiciaire « dépolitise » l’événement, parce que la « victimité » est devenue le seul point d’entrée dans l’histoire, comme en témoigne, encore récemment, le traitement médiatique de la guerre dans la bande de Gaza. « Qu’est-ce qu’il se passe ? » se demande-t-on. « Des victimes », répondent les médias. Les analyses géopolitiques et historiques, elles, viennent toujours au second plan. Elles apparaissent même intruses, voire insensibles à la réalité de ce qui se passe. L’entrée dans l’histoire se fait donc désormais de manière individuelle et morale. Tel est l’enjeu du débat entre Hannah Arendt et Karl Jaspers (1996) qui divergent sur l’attitude à avoir vis-à-vis d’un crime d’une telle ampleur que la Shoah : le dénoncer en tant que tel ne risque-t-il pas de le dramatiser davantage, au risque d’oublier d’en analyser les causes, alors que seule cette analyse permettra de le prévenir ? L’accent mis sur la culpabilité juridique, politique, morale voire métaphysique ne comporte-t-il pas un germe antipolitique ? Le travail politique est en eff et un eff ort de compréhension de l’événement, qui doit pour cela en contenir la charge morale pour mieux en conjurer la répétition.

En somme, l’accusation judiciaire suspend la compréhension d’un événement ou, pire encore, la biaise, en la coupant de l’enchaînement des faits qui lui donnent sens.

1 On songe au débat suscité par le dialogue entre François Furet et Ernst Nolte sur les thèses de ce dernier qui voyait dans le nazisme une réplique à la brutalité du stalinisme.

L’immobilisation du temps

La judiciarisation actuelle de l’histoire se manifeste également dans l’immobilisation du temps qu’elle opère. Dans son livre sur les régimes d’historicité, François Hartog (2003) analyse bien cet écrasement du passé (et du futur) au bénéfi ce du présent, d’un présent impératif, d’un présent d’urgence (même si cette thèse est sans doute moins vraie concernant la Shoah). Aujourd’hui se développe toute une réfl exion sur les « cycles » de la mémoire. La mémoire passe d’abord par un temps de suspension, voire d’interdiction, de la mémoire, et par une volonté d’oublier. Puis le temps, comme le remarquait Vladimir Jankélévitch au sujet des crimes contre l’humanité, amplifi e le ressentiment (Jankélévitch, 1986). Or, la volonté de traiter le passé historique dans la suite même de la commission des faits, voire dans l’urgence, perturbe ce processus. La justice doit s’imposer immédiatement. Le propre de la justice, et encore plus de l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité, est d’engendrer ce que François Hartog appelle une « atemporalité juridique », c’est-à-dire une sorte d’immobilisation du temps. Avec le régime d’imprescriptibilité, il est en eff et toujours possible de rendre justiciables les faits historiques, du moins tant que les auteurs susceptibles d’être accusés sont toujours vivants. Le criminel, en raison de l’imprescriptibilité, demeure le contemporain de son crime jusqu’à sa mort. Il est toujours possible de rappeler, de convoquer à nouveau l’histoire, mieux, de la rouvrir. C’est devenu encore plus vrai avec les phénomènes de repentance qui permettent au passé, même lointain, d’être rouvert, de redevenir présent.

Prenons l’exemple de l’esclavage : les gens de ma génération ont vécu dans l’idéologie du progrès qui reposait sur l’idée d’une rupture radicale entre la pré-modernité et la modernité, une modernité dont la rupture se situe pour nous, en France, à la Révolution. Cette barrière invisible rend inaccessible à la justice ce qui précède la Révolution. Mais l’on a constaté qu’aux États-Unis, une barrière aussi capitale que la guerre de Sécession ne fait plus obstacle à des revendications pour des faits qui lui sont antérieurs, comme l’esclavage. Les actions en réparation de l’esclavage sont intentées devant les tribunaux américains, comme si la guerre de Sécession n’avait pas réussi à purger cette phase historique. L’« atemporalité juridique » traverse, transperce, rouvre des barrières temporelles, jusqu’ici considérées comme infranchissables. Et pour cause : la justice pénale produit une « inversion morale du temps » (Améry, 1995). Agir en justice permet de rendre présents des faits passés, de faire entrer à nouveau le passé dans le présent, de façon à le redresser moralement, par l’intervention du droit et de la justice. Pour reprendre une expression d’Emmanuel Lévinas, la justice est « co- présence devant le tiers de justice ». Si le crime a été une mauvaise rencontre, on attend de la justice qu’elle rende active et présente cette rencontre, de façon à lui donner une fi n qui soit conforme à nos valeurs. Dans son texte sur la torture (ibid.), Jean Améry explique qu’il attend de revoir son tortionnaire devant un tiers de justice, pour pouvoir, à travers cette cérémonie judiciaire, être rassuré sur l’issue, symbolique, de l’histoire, pour pouvoir retrouver confi ance dans le monde. Point n’est besoin d’insister sur cette « immobilisation » du temps qu’opère la justice, qui n’est pas, d’ailleurs, sans ambiguïté.

La liquidation de l’histoire

Après la première vague d’incrimination de l’histoire, nous avons assisté, dans les années 1990-2000, à une deuxième phase, très peu étudiée en France, beaucoup plus aux États-Unis et en Australie, qui consiste à réclamer des réparations fi nancières des crimes de l’histoire. Le contentieux intenté par des associations juives américaines contre des banques suisses à la fi n du siècle dernier a inauguré de manière éclatante cette phase². La France a ressenti l’onde de choc qui a motivé l’installation de la commission Mattéoli, celle-ci débouchant sur la Commission d’indemnisation des victimes de spoliations de Vichy (CIVS). Mais il y a, dans notre pays, d’autres aff aires dont on ne parle absolument jamais, notamment des procès intentés par des associations réclamant des dommages et intérêts, pour l’esclavage en particulier et, plus globalement, pour la situation des populations indigènes dans les colonies. Ces actions en justice n’ont aucun écho politique en France, alors que des aff aires équivalentes sont extrêmement médiatisées aux États-Unis et dans d’autres pays (songeons à l’écho du contentieux dit des « femmes de réconfort » au Japon³, ou les actions intentées par les Allemands de Silésie ou des Sudètes⁴). Encore plus récemment, en août 2008, Silvio Berlusconi a signé

2 Je me permets de renvoyer sur toutes ces questions à Garapon (2008). 3 Durant leur occupation de la Corée pendant la Seconde Guerre mondiale, les forces d’occupation japonaises ont prostitué de force un certain nombre de jeunes femmes (coréennes en majorité). Elles réclament aujourd’hui au gouvernement japonais une reconnaissance de cette violence dont elles ont été victimes et une indemnisation. En 1995, le Japon a donc créé un fonds d’indemnisation spécial, alimenté par les citoyens eux-mêmes. Voir Garapon (2008, p. 185-190). 4 Certains groupes d’Allemands, des Sudètes et de Silésie, expulsés par les pays voisins de l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, ont demandé que l’adhésion de ces pays voisins à l’Union européenne soit suspendue à des dédommagements matériels, à la restitution des anciens biens des expulsés, voire à des gestes symboliques ou juridiques comme l’abrogation des décrets Benĕs. Voir Garapon (2008, p. 244).

un accord, pour un montant de 5 milliards, avec le colonel Kadhafi , au titre de réparation pour les exactions commises lors de la colonisation de la Libye par l’Italie ; il s’agit en réalité d’un « investissement obligé » plutôt que d’une amende. L’idée même de « réparation », qui ne fait pas l’objet de nombreux commentaires en philosophie du droit, reste donc très équivoque.

Ces actions civiles en réparation prétendent purger le passé en apurant les comptes, en « liquidant » une dette. En droit, rendre une dette « liquide » signifi e la rendre évaluable en lui trouvant un équivalent monétaire. En même temps, dans le vocabulaire courant, « liquider » signifi e aussi se débarrasser (de l’histoire). Le Conseil d’État a rendu une importante décision sur la question, à laquelle il a répondu positivement⁵, de savoir si l’État français devait réparer la déportation des Juifs de France, en constatant que de nombreux programmes de réparations étaient déjà intervenus (dont certains ont été refoulés dans la mémoire collective comme les indemnisations de 1960 prévues dans l’accord franco-allemand, lequel a laissé un souvenir très douloureux à la communauté juive, mais sur lequel très peu de choses ont été dites ou écrites).

Les victimes engagent des actions en justice lorsqu’elles ont renoncé à changer l’histoire ; quand les Aborigènes en Australie demandent des indemnisations pour la spoliation des terres⁶, cela signifi e qu’ils ont renoncé – si tant est qu’ils l’aient voulu un jour – à chasser les immigrants de l’autre côté de l’océan, et qu’ils acceptent leur présence. L’histoire est là, ses conséquences sont défi nitivement acquises et il est désormais temps de solder les comptes. Les choses semblent plus compliquées dans le cas de l’Algérie. Bien que les Algériens soient sortis victorieux de la guerre d’indépendance, ils demandent tout de même réparation pour le préjudice irréparable de la colonisation.

Toutes ces actions civiles en réparation posent un problème diffi cilement surmontable qui dévoile l’ambiguïté de ces actions : le remboursement de la dette ne risque-t-il pas de « trop » liquider l’histoire ? Ce fut d’ailleurs l’attitude des banques suisses qui versèrent des indemnités en précisant qu’elles ne voulaient plus en entendre parler à l’avenir. La distinction qu’introduit Ricœur entre la dette et la trace (Ricœur, 1995) – la dette qui peut s’ éteindre, et la trace qui s’entretient par la mémoire et par la « piété » à l’égard des victimes (Trigano, 2000) – n’est pas toujours vérifi ée : dans maintes aff aires, la dette fi nit par emporter la trace, en quelque sorte.

5 Un procès a été intenté contre la SNCF, en 2001, par la famille Lipietz, pour obtenir réparation du préjudice d’avoir été internée, puis déportée, durant l’Occupation. Le tribunal administratif de Toulouse a condamné l’État à verser la somme de 40 0 euros et la SNCF, 20 0 euros pour « faute de service ». Depuis, plus de 1 800 plaintes ont été déposées contre la SNCF. 6 Voir à ce sujet l’arrêt Mabo du 3 juin 1992 de la Cour suprême australienne.

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